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Camille DERNIAUX

Sans titre, diptyque, 2021.

Deux miroirs teintés gravés 40 x 40 cm l’un

TROUBLER LE REGARD 

L’œuvre de Camille Derniaux peut se concevoir comme une entreprise de dématérialisation progressive, de jeux de reflection de la lumière, où portes et fenêtres, seuils et entre-deux jouent un rôle décisif. Mais c’est aussi une réflexion sur un autre territoire, un ailleurs poétique que des mains munies de clés – motif récurrent – pourraient, peut-être, ouvrir. Ou à tout le moins entr’ouvrir à l’imaginaire. 

Parmi les premiers travaux, la matière est encore présente avec Flux (2019), installation qui articule un rideau noir de bandes magnétiques, de l’acier, une céramique émaillée et un miroir gravé. Mais le rideau, tel un rideau de scène, n’ouvre à aucun spectacle : ou, plus exactement, il constitue le spectacle lui-même. Et déjà l’imaginaire est sollicité, puisque les bandes oscillent avec le mouvement de l’air, la lumière semblant les traverser comme pour en révéler les images contenues. Spectre est constitué de rouleaux en plastique rétro-réfléchissants imprimés en sérigraphie, avec des disques en céramique émaillée, et de nouveau l’expérience de l’œuvre est liée à celle des phénomènes optiques, lumineux, qui fascinent l’artiste – phénoménologue de la lumière.

Avec Maison poreuse (2022), la double thématique de la dialectique intérieur/extérieur et de la porte pensée comme seuil se renforce : dans un champ, en pleine nature, s’offrent deux portes improbables. L’une délimite l’entrée de l’espace avec un rideau mouvant, tandis que l’autre semble sortir de la terre : le corps ne saurait y pénétrer, seul l’esprit peut-être… Comme avec ces portails si présents dans l’architecture et la culture japonaises, en amont des temples, que l’on peut traverser pour pénétrer un espace sacré. Capsule pour graine en dormance construit une bulle protectrice pour une graine endormie, qui attend les bonnes conditions pour éclore : la latence, la lenteur font aussi partie de la démarche de Camille Derniaux, artiste flâneuse et observatrice qui se promène beaucoup dans la ville, attentive aux choses et au présent.

Mais bientôt la matérialité semble superfétatoire, et ne restent que des jeux de lumière et de miroir, de réflection et de réflexion. Les matériaux ne sont plus que de récupération. 

Rebonds (2021), installation à l’origine située dans une chapelle, se veut un travail autour du vitrail, pensé lui aussi comme une fenêtre, mais également comme une interface entre l’intérieur et l’extérieur, le monde sacré et le monde profane. Jeu d’échos entre les fenêtres existantes et celles que l’artiste a créées : le regard se perd, s’égare. Se trouble. Et c’est ce trouble dans la vision que recherche Camille Derniaux, elle qui ne cesse d’interroger la distinction entre le flou et le net, se dit fascinée par les lunettes, et se demande en fonction de quelle norme visuelle et sociale la netteté serait supérieure au flou… 

Dès lors, tout devient poreux, tout oscille et se floute, et le monde lui-même interroge le regard. Ce sont les mains munies de clés d’Ouvrir l’espace (2021), sur des plaques en miroirs gravés et ébréchés, qui n’ouvriront pas la bonne serrure, n’offriront nulle solution à la possible entrée dans un monde qui échappe à la rationalité pour mieux s’ouvrir, peut-être, aux paysages évanescents de nos espaces mentaux. 

 

Dominique Baqué